Vivre le sacrement de réconciliation

 

Rien n'est plus beau dans la dynamique chrétienne, dans la Tradition vivante du trésor évangélique, que la réconciliation. Elle est l'accomplissement terrestre des richesses de la foi transformant les hommes en leur fond. Mais cela suppose de se préparer, de se former pour entrer dans ce mystère positif de la grâce en vue de mettre au monde un univers de «réconciliés ».


Chaque être humain, quel que soit son âge, est appelé à vivre la merveilleuse aventure de l'Alliance. Dieu veut avoir besoin des hommes, des garçons et des filles, des jeunes et des vieux, qui peuplent notre époque. C'est pour cela que l'Église propose la démarche de l'Évangile. Dans l'Évangile, Dieu vient aux hommes pour les inviter à coopérer avec lui à la vie de chacun et de tous, dans l'action de grâce.

Quelles sont les étapes de cette coopération proposée par l'amour de Dieu à chacun de nous? Il importe d'accueillir d'abord l'invitation de Jésus, Fils unique de Dieu : que chacun vive dans la droiture intime de son cœur. L'Évangile commence par le souci des autres dans leur corps et leur âme, en même temps que par celui de ma conversion personnelle. Il révèle que la charité divine est à vivre dans la charité fraternelle et la justice. Cette charité est à recevoir de Jésus et à vivre avec chacun, mais aussi dans le corps de l'Église, en société.

Tout ceci est bel et beau. Mais Dieu en son Fils est un créateur réaliste. Il connaît cet homme libre qu'il a créé. Dès le début de la Bible, l'homme trahit l'amour prometteur de Dieu. Cette trahison, choix pour le mal contre le bien, pour la nuit contre la lumière, se manifeste dans la division entre les frères humains: c'est Caïn tuant Abel par jalousie ! C'est le peuple juif oubliant sa fidélité à son bienfaiteur suprême. Qu'on se souvienne du peuple élu, adorant le veau d'or fait de ses mains, dans l'oubli de Dieu qui vient de le sauver de l'esclavage.

C'est alors que l'infini amour de Dieu pour les hommes en son Fils se manifeste en sa profondeur: le dessein de Dieu s'accomplit d'abord au sein de la Passion de Jésus par le pardon. Puis, à travers la Résurrection, le Seigneur engage la tâche parfaite : réaliser le pardon dans la réconciliation avec le Père et avec les frères humains, si injustes, cruels, ou légers que ceux-ci se soient manifestés.


La réconciliation selon l'Évangile

Ceci est annoncé admirablement au centre du Nouveau Testament, dans la parabole du prodigue. Le fils ingrat est parti au loin, il a oublié son père. Puis, du fond de sa misère, il revient. Mais ce n'est pas lui qui « se sauve » le premier. L'acteur décisif qui va transformer l'infidèle en nouvelle créature, en créature réconciliée, c'est le père. Bien avant que le fils ne retourne vers la maison de famille et sa tendresse, le père est là, au détour du chemin, qui attend avec une patience infinie. Là, il offre à l'avance le pardon. Et le fils revient, il se réconcilie par le père avec la lumière de vie. Le pardon a devancé, a causé, en quelque sorte, la conversion. Le fils prodigue se réconcilie avec Dieu qui l'aime.

Mais il y a plus encore. La réconciliation ne s'arrête pas au pardon. Elle engendre le pardon d'un autre péché, moins visible, non moins réel, qui est celui du fils aîné. Celui-là est resté fidèle, mais dans la dureté du cœur. Il n'est pas miséricordieux et bon. Il n'a pas pardonné à son frère d'avoir pris sa liberté, d'avoir péché. Il pèche par dureté de cœur quand il proteste contre l'accueil du père au prodigue. Alors, ce père n'a qu'un désir, c'est de faire se réconcilier dans la joie le prodigue et le dur de cœur. Du pardon accordé au pre­mier on passe au pardon pour le péché moins visible du second, dans la réconciliation de tous. On voit ici que le royaume de Dieu s'accomplit dans une démarche pratique: se réconcilier dans l'accueil joyeux et reconnaissant par la participation à une tâche commune, le service du père dans la culture de son champ.

Telle est la voie proposée à tout chrétien : aller jusqu'à la réconciliation avec tous et chacun par l'accueil de la miséricorde de Dieu et de son pardon, et ceci dans une démarche concrète de solidarité nouvelle et créatrice avec les adver­saires d'hier.


Vivre la réconciliation aujourd’hui

Il est capital de considérer les violences qui nous opposent les uns aux autres, avec leur cortège de haine et d'incompréhension, afin de discerner comment et jusqu'où vivre le pardon et réaliser la réconciliation.

Il faut distinguer d'abord les violences entre personnes. Le point de départ est le pardon individuel. Il passe par la justice à réta­blir ou, peut-être simplement, par la compassion pour l'homme victime de son désir déréglé contre son voisin.

Mais il faut éduquer jeunes et adultes à la lutte contre les violences collectives pour préparer un avenir collectif lui aussi réconcilié. Dans certaines circonstances, la réconciliation passe par le rétablissement de la justice. Je discerne les violences de répression, par exemple les régimes poli­tiques totalitaires. Elles se manifestent soit par la domination idéologique, soit par la domination du désordre institué, par exemple les révoltes régionales sans autre règle que la destruction des minorités elles aussi régionales... La, les minorités courageusement fraternelles sont le seul point de départ possible vers l'institution de la paix dans la justice. Ces démesures entraînent souvent les violences de persécution. Ceci engage l'homme dans l'impasse du mal, car il arrive que le violent se considère lui-même comme infidèle s'il ne s'acharne pas à poursuivre celui qu'il a déjà puni. Chacun de nous, qu'il soit enfant ou adulte, ne connaît-il pas de tels excès dans son existence quotidienne ?

L'Évangile nous ramène alors à la priorité du devoir de réconciliation. Ceci signifie qu'un avenir n'est possible que si, au-delà de la lutte pour un peu de justice, on favorise la tâche du pardon. Mais d'un pardon qui est réconciliation concrétisée par une pratique qui unit le fils du bourreau et le fils de la victime par des tâches communes. Celles-ci peuvent être un travail commun pour instituer la paix, y compris par l'effort pour sauver la nature là où elle est menacée. Alors se crée l'humanité nouvelle.


La réconciliation commence à notre porte. Elle commence par la réconciliation de nous-mêmes avec nous-mêmes. Ensuite elle doit continuer dans les familles, entre les familles : pardonner ce qui a pu diviser, dans la lucidité sur ce que l'on a à se pardonner entre proches. Elle passe de là à des actions communes ou le cœur et le réalisme de l'action fondent la charité efficace qui n'aura plus de limite. C'est cela la réconciliation vraie. Elle ne se développe que dans la prière au Dieu qui fait alliance avec la plus petite bonne volonté ainsi orientée. L'Évangile est notre lumière et l'entraide réaliste, notre force.